Imaginez être piégé dans un cauchemar, le même, toutes les nuits, seul dans un désert qui s’étend à perte de vue et parsemé de rochers éparpillés ici et là. Imaginez essayer de le traverser alors qu’une tempête de sable vous ensevelit jusqu’à l’étouffement, puis, soudain… Vous vous réveillez. Imaginez être piégé dans un cauchemar, celui de votre vie, triste réalité ponctuée par le deuil, aussi régulier que le cliquetis d’une horloge rythmant les coups de téléphone que personne ne veut recevoir. Luto, ce cauchemar qui a très rapidement su nous faire frissonner de réalisme et que l’on pourrait croire né de la frustration de n’avoir eu qu’un court exemple d’une nouvelle façon de vivre l’horreur claustrophobique avec Silent P.T, nous est proposé par les espagnols de Broken Bird Games.


Lutter pour trouver la lumière

Ce mot espagnol, signifiant “deuil” en français, ne pouvait pas être mieux choisi pour définir l’expérience que nous propose Luto : une plongée « comme si vous y étiez » dans la difficulté de vivre après la perte de ceux qui nous étaient le plus cher, qu’ils aient eu deux ou quatre pattes. Autant vous le dire d’avance, si vous n’allez pas être saisi d’effroi ou d’horreur gore, c’est bien votre esprit qui sera mis à mal dans ce walking simulator où l’horreur est avant tout psychologique (mais pas que) et dans lequel il faudra résoudre ce qui s’apparente moins à des énigmes, pour nous, qu’à une sorte de reconstruction (voire d’acceptation) pour le héros que nous incarnons, Samuel. L’horreur psychologique ne signifie pas que vous n’aurez pas de grands moments de tension. Régulièrement, il faudra enlever rapidement le casque de vos oreilles afin de reprendre pied dans notre réalité.

Pas d’inquiétude toutefois, les jumpscares ne sont pas si nombreux (même s’ils sont terrifiants) et le sang n’est pas trop présent. Et lorsqu’il l’est, il n’est jamais gore. N’attendez donc pas de mise en scène macabre dans Luto. En revanche, n’espérez pas non plus ressortir indemne de votre partie lorsque vous vous lancerez dans cette introspection. D’ailleurs, le titre nous prévient dès le menu principal avec un message sous forme d’avertissement, qui se révèle également utile comme clé de compréhension dans les premières minutes : “Ce jeu explore des thèmes comme toutes les formes d’abus, l’anxiété, la dépression et le suicide… Préservez-vous en vous détachant du jeu. Et souvenez-vous que même au cœur des plus sombres ténèbres, il est possible de trouver la lumière”. Vous voilà prévenus.


Lutter pour avancer

Vous l’aurez peut-être déjà compris, mais ici, le seul ennemi que l’on peut combattre, c’est soi-même. Marcher plus ou moins vite, interagir avec son environnement lorsque le jeu le permet, jeter un œil à son inventaire afin d’y trouver des indices en regardant de plus près les dessins et autres messages ramassés au préalable dans la maison sont quasiment les seules actions données au joueur pour avancer. Lutter pour avancer, c’est au final le but ultime de Luto. Une autre mécanique de jeu est celle qui nous permet de repousser (avec une pression répétée sur une touche de la manette et de plus en plus difficilement) des bandes noires se rapprochant du haut et du bas de l’écran, jusqu’à le recouvrir complètement. Bandes noires qui sont d’ailleurs présentes tout au long du jeu, lui donnant un aspect cinématographique des plus réussis. Le jeu, découpé en chapitres, titre sa première partie (“ça recommence”) comme le ferait un réalisateur de cinéma : vous regardez tous les matins une vitre brisée qui ne serait que le reflet de votre état de santé mentale ou de votre âme.

Vous vous rappelez, grâce à un post-it collé au centre du miroir, qu’il faut sourire malgré tout. Vous vous retournez, marchez et sursautez, vous, joueur, sur votre canapé. La cause: un désodorisant posé sur une commode qui se déclenche au moindre mouvement. L’ambiance déjà pesante vous fait comprendre que vous n’êtes pas au bout de vos surprises, la boucle est lancée et vous recommencez encore et encore tout en constatant quelques changements. Plus tard, nous découvrons un script posé sur une commode, qui décrit mot pour mot ce que nous avons ressenti et vécu durant les moments précédents, nous faisant prendre conscience de la manipulation de notre comportement de la part des développeurs. Absolument bluffant. La mise en scène proposée par Broken Bird Games est de très haut niveau et parfois totalement inattendue. Nous ne spoilerons pas trop ici, mais sachez qu’il peut arriver que vous vous fassiez complètement éjecter du jeu ou que vous deviez le quitter et le relancer vous-même afin de débloquer une situation précise.


Lutter contre soi-même…

Mais cela ne s’arrête pas là. Les musiques et le sound design (nous avons joué au casque) sont d’une précision d’orfèvre: on ne compte plus les sursauts pour ce satané désodorisant que l’on retrouve à différents endroits (ou pas) de la maison, mais également pour une planche qui tombe et attire notre regard à droite, pour un bruit sourd qui résonne dans la musique quelques secondes plus tard, pour une vitre qui se brise derrière nous, puis… rien. Rien, mis à part un maintien constant de la tension du joueur qui attend le moment décisif où il y aura quelque chose dans les ténèbres de cette atmosphère écrasante qui entoure le labyrinthe de notre esprit. Cette tension maintenue par le sound design l’est également par la direction artistique, quasiment photoréaliste, avec les fameuses bandes noires que nous évoquions plus haut, mais aussi par les mannequins recouverts d’un drap donnant l’apparence de fantômes totalement inoffensifs, au premier abord… Le tout est souligné par un sentiment d’urgence semi-permanent, avec parfois un téléphone qui sonne, une porte à laquelle quelqu’un tambourine et que l’on a seulement envie de fuir ou par le narrateur, qui commente avec bien trop de précision ce que nous ressentons en tant que joueur. 

Si vous lancez Luto, ne le lancez pas pour “faire un jeu d’horreur”, lancez-le pour lutter contre vous-même, même si vous avez envie de foncer vers la lumière qui vous libérerait en même temps que Samuel. Prenez le temps d’explorer, d’observer les dessins qui ont pris possession des murs de la maison et de comprendre les mises en scènes. Vous trouverez, en plus des réponses à vos questions ou des indices pour résoudre les énigmes, de vrais clins d’œil à la pop culture, une affiche des Dents de la Mer par ici, des références au livre House of Leaves par là ou encore une peinture qui montre la détresse intérieure du personnage. Il faut d’ailleurs garder l’esprit ouvert, malgré l’angoisse constante, pour lire entre les lignes. Un moment particulièrement marquant, par exemple, est une simple phrase : “je ne reconnais plus cette maison”. Il est clair que si l’on applique telle quelle cette phrase au jeu, la maison changeant tellement au fil des boucles, elle a un sens littéral, mais en comprenant les émotions de Samuel et si l’on est déjà passé personnellement par ces phases de deuil, on comprend également que des endroits connus et partagés avec une personne ou un animal disparus changent notre regard au point de perdre ses repères. 


Lutter contre la lutte

D’une manière plus pragmatique, si le jeu a su pleinement nous faire profiter de son ambiance horrifique, que nous avons volontairement poussée à l’extrême, casque vissé sur les oreilles tout en jouant dans le noir complet,  il ne s’avère pas exempt de quelques défauts pour autant. Le côté labyrinthique de Luto ne nous a pas spécialement dérangé tant les décors se renouvellent régulièrement et que seulement quelques points de repères permettent de comprendre que nous sommes toujours dans l’entrée de la maison ou bien que le tableau de cet escalier est le même que le tableau de l’escalier emprunté depuis le départ. Dans la foulée, une question vient immédiatement à l’esprit : suis-je donc toujours dans le même endroit ? Non, ce qui est plus dérangeant, et qui en fait aussi une qualité, c’est le peu d’indications sur ce que nous devons faire pour avancer: 85% du temps, tout est bien ficelé et plutôt logique donc nous avançons de manière naturelle avec la sensation de comprendre où voulaient en venir les développeurs. Mais, parfois, une énigme un peu plus vicieuse va nous donner du fil à retordre tandis qu’un escalier niché dans un léger renfoncement que nous n’avions pas vu jusqu’à présent apparaît… et c’est le drame.

Nous allons tourner en rond durant de longues minutes à ne pas comprendre ce que l’on a raté, à essayer tous les objets en notre possession sur tous les endroits avec lesquels il est possible d’interagir, sans que cela n’ait pourtant de chance de fonctionner. Finalement, nous allons trouver l’escalier et reprendre l’aventure, mais nous serons un peu sortis de l’ambiance, même si l’ombre qui nous traque va vite nous remettre le nez dedans. Pas de quoi gâcher l’expérience Luto, donc. Il aurait été aisé d’écrire pendant des heures sur ce jeu, ô combien captivant, mais cela aurait nécessité de divulguer des éléments clé. Il est donc préférable d’en rester là. Sachez simplement que le final restera sûrement gravé pour quelque temps dans votre esprit tant il vous obligera à lutter, ou pas, contre vos propres pensées morbides. Au fait, légère mise en garde concernant un mini-jeu en pixel-art vers la fin de l’histoire principale rappelant un Pac Man en 3D qui vous fera poursuivre des cœurs : tout en suivant un chemin de billes blanches, vous serez poursuivis par de féroces araignées. Un véritable cauchemar pour les arachnophobes, heureusement facultatif. Vous voilà (encore) prévenus.



Luto est avant tout une aventure empathique dans la vie d’une personne profondément torturée par le deuil qui ne trouvera pas l’aide extérieure dont elle a besoin. Le jeu, qui reprend les grosses lignes d’un Silent Hill P.T, demandera un investissement complet du joueur pour en profiter à fond, quitte à en sortir un peu secoué. Il saura également ravir les seuls amateurs d’horreur qui ne veulent pas forcément se prendre la tête à philosopher lorsqu’ils jouent: quelques jumpscares parfaitement disséminés, du sang mais pas de gore et une richesse dans les variétés de situations ne vous feront pas voir le temps passer durant les sept à huit heures de jeu nécessaires pour boucler l’aventure. Alors si vous voulez vous faire un peu de mal, ou comprendre que vous n’êtes pas les seuls à ressentir les épreuves du deuil, foncez.


Constantes positives

  • Une direction artistique photoréaliste maîtrisée 
  • Une ambiance sonore simplement parfaite
  • Une histoire qui prend aux tripes 
  • Un jeu qui comprend et fait comprendre son propos 
  • Un exutoire pour ceux qui n’arriveraient pas à exprimer leur deuil
  • Une horreur, sans gore et qui n’abuse pas des jumpscares

Pathologies

  • Quelques rares passages où l’on tourne en rond et qui cassent l’immersion

Le tampon du spécialiste


Informations complémentaires :

Type :Horreur psychologique
Développeur :Broken Bird Games
Éditeur :Broken Bird Games, Selecta Play, Astrolabe Games
Date de sortie : 21/07/2025
Version : Fournie par l’éditeur
PEGI :PEGI 18 : Langage ordurier, Horreur
Temps de jeu : 10H

Matériels de test :

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